Pour une itinérance de la pensée

     Nous sommes toujours dans la préhistoire de l’esprit humain. Seule la pensée complexe nous permettrait de civiliser notre connaissance.

 E. Morin, Le vif du sujet, Paris, Seuil, 1982, p 138

     Vivre en mode d’itinérance de la pensée signifie d’abord accepter de se trouver en perpétuelle ignorance et en perpétuel état de débutant. Il y a quatre conséquences majeures qui dérivent de cette modalité de vie. D’abord, il faut accepter la difficulté d’être perçu par la majorité des autres comme un débutant, voire un amateur, n’ayant pas l’autorité de s’exprimer dans un domaine spécifique. Par conséquent, la personne qui a décidé de vivre ainsi doit être capable de se fragiliser d’un point de vue identitaire et, parfois, économique. Cela signifie aussi qu’il faut accepter, au cas par cas, d’être surpris, voir apeuré par la variabilité, parfois extrême, de ses désirs expressifs, des formes avec lesquelles restituer ses perceptions ou ses questions. De se laisser étonner par certaines envies de production et donc d’en douter. Et, finalement, il faut accepter de ne pas s’appuyer sur un savoir constitué, accepter ses failles, ses lacunes et de réaliser des projets, des créations come work in progress sans fin.

     Évidemment, cette vie sans domicile intellectuel fixe comporte un danger majeur, celui d’être incapable de sortir d’un papillonnage infécond. Ou encore de produire des objets à comportements instables (S. Bianchini, E. Quinz, 2016). Bien sûr, il faut qu’il y ait des spécialistes et il en faudra toujours, pourtant, sur le bas-côté de la pensée et de la création, on voit émerger une petite armée de figures, ces SDF de l’invention et de la réflexion ; je les appelle des curiosalistes. Suffisamment sérieux pour ne pas être dans le papillonage infécond, mais suffisamment instables pour ne pas s’arrêter de penser : « et pourquoi pas ? »

     Cette position offre une alternative de résistance active aux toujours très nombreux intégristes de la spécialité entendue comme une monoculture du savoir voulant garder le monopole de son champ. Être curiosaliste permet aussi une grande liberté vis à vis de ses intranquillités et de ce qu’elles produisent : celle de cultiver les variations de forme, d’échelle, de niveaux de langage, d’adresse, de thèmes, et de domaines d’application de ses énergies. Loin de prétendre de s’intéresser et d’être spécialiste de tout il.elle ne peut se résoudre, quand même, à affronter les thèmes auxquels il.elle s’intéresse en les affrontant dans un souci de l’interaction entre différents champs de savoir, en croisant leurs points de vue dans l’optique de la complexité (E. Morin 1980, 1982, 1984).